Back to news

June 17, 2020 | International, Aerospace, Naval, Land, C4ISR, Security

Les cinq incohérences de la défense européenne

La réunion des ministres de la Défense de l'UE ce mardi (16 juin) le prouve. La litanie des 25 paragraphes balayant tous les sujets met sous le tapis cinq sujets d'incohérences, non résolus depuis des années. Ce qui est assez incongru alors que tous les signaux sont au vert (cf. encadré). Les Européens sont aujourd'hui face à leurs contradictions, leurs incohérences (1), forts dans le verbe, faibles dans l'action.

Première incohérence : aucune responsabilité stratégique clairement identifiée

L'Europe manque d'une chaine de décision clairement identifiée, surtout au plus au haut niveau. Ce devrait être le rôle du Conseil européen. Mais celui-ci a peu à peu délaissé ce rôle, encombré par les affaires intérieures de l'UE : crise économique, renouvellement institutionnel, Brexit, etc. Quelques discussions de politique extérieure ont bien eu lieu, mais peu nombreuses, pas assez fréquentes, et parfois tournées vers le sommet de l'iceberg, non vers la profondeur stratégique.

Ainsi quand la Russie a été évoquée, c'était surtout pour examiner s'il fallait prendre des sanctions après l'invasion de la Crimée et la guerre dans l'Est de l'Ukraine et quelles sanctions prendre, pas vraiment pour voir quelles relations de voisinage entretenir. Et quand on aborde la Turquie, c'est en extrême urgence pour tisser des liens avec Ankara afin d'éviter une vague migratoire. Il y a eu assez peu de discussions au fond sur les relations avec les pays du Golfe, avec l'Afrique, avec la Libye, durant la présidence de Donald Tusk. Charles Michel qui avait inauguré son mandat par une série de balades (lire : Quand Tintin Michel se balade, le Conseil européen trinque) pourrait changer la donne. Mais les dissensions internes sur le futur cadre budgétaire (MFF) risquent, encore une fois, de détourner l'attention.

Les ministres de la Défense se réunissent, mais une seule fois par semestre, dans une formation qui est mineure, dépendant de celles des Affaires étrangères. Les sujets qu'ils abordent sont rarement les plus importants. Et la terminologie employée souvent très optimiste (progrès, félicitations, succès...) sert davantage à masquer les divergences qu'à les trancher. Idem au Parlement européen où la défense est confinée dans une sous-commission, sans capacité de décision autonome.

En fait, il manque une instance stratégique. C'est le problème plus général de l'Union européenne en matière de diplomatie et de défense. Elle erre un peu parfois sans une logique totalement compréhensible et intelligible. Le Haut représentant reste avant tout un super ‘diplomate', chargé de mettre en œuvre une politique. Si les États ne sont pas d'accord, il en est réduit à broder. Or, la haute couture ne suffit pas à remplacer une décision. L'idée d'un Conseil européen de sécurité, proposée par l'Allemagne, est intéressante (lire : Mettre en place un Conseil de sécurité européen ? Une idée à travailler). Mais elle apparait plutôt comme une manœuvre de diversion et n'a jamais reçu de suite très concrète. Il faut que le Conseil européen fasse son travail... tout simplement.

Deuxième incohérence : la fuite en avant

L'autre défaut typique de l'Union européenne est de lancer sans cesse de nouveaux concepts, de nouveaux projets, sans avoir tiré auparavant le bilan de ce qui marche et ne marche pas. On empile ainsi les projets capacitaires les uns sur les autres, sans fermer des dossiers. Où en sont aujourd'hui les 11 projets opérationnels décidés en 2011 par exemple ? Et sur les 47 projets de la PESCO, chacun sait bien que certains sont « morts nés » pour reprendre une expression officieuse. Dans les couloirs européens, personne n'ose le dire publiquement. Mais sous le sceau de l'anonymat, les langues se délient. En bref, il faut élaguer. Au lieu de ça, on alourdit l'arbre. Cela n'a pas de logique. Du moins vraiment compréhensible au point de vue de l'opinion publique comme des experts.

Idem en matière opérationnelle. Les battlegroups sont toujours inemployés. Et notre analyse passée (2) reste (malheureusement) exacte. On ne voit rien aujourd'hui qui puisse les faire mieux fonctionner. Sur les seize missions extérieures de l'UE, on sait très bien — y compris dans les rangs européens les plus convaincus — qu'un petit tiers (estimation basse) ne remplit pas l'objectif primaire fixé par les traités à la PSDC : la stabilisation ou le maintien de la paix (lire : Opération Sophia, EUBAM Rafah et Libya... l'UE doit apprendre à fermer des missions devenues inutiles). Elles sont plutôt là pour mettre un point sur la carte, occuper le terrain. Leur suppression risque d'engendrer des grincements de dents, mais cette retructuration est nécessaire.

Troisième incohérence : entre le dire et le faire un abyme

Dans les missions et opérations de la PSDC, pourtant décidées en commun (l'unanimité étant toujours la règle), les moyens font souvent défaut. C'est une autre incohérence et non des moindres de la politique européenne de défense. Certaines lacunes sont récurrentes. Ainsi, depuis plusieurs années, le soutien médical dans les missions de la PSDC est souvent délégué à un pays tiers (ou au privé), faute de moyens européens. D'autres apparaissent de façon criante. L'exemple de l'opération de contrôle des armes au large de la Libye (EUNAVFOR Med Irini) en est un (dernier) exemple criant. Les États sont (à peu près tous) d'accord : le désordre libyen est un des pires facteurs d'instabilité pour l'Europe, il faut contrôler l'embargo sur les armes et aboutir à un processus politique... Mais quand il s'agit de fournir des moyens opérationnels pour mettre en œuvre cette volonté, il y a beaucoup moins de monde. (lire : Une opération Irini bien à la peine. Les États membres chiches en moyens).

Quatrième incohérence : une structure héritée du passé

Toutes les structures actuelles sont issues de la réflexion sur l'état de l'Europe il y a vingt ans, voire trente ans. L'élaboration du Traité de Maastricht date des années 1990. Soit la réalisation du marché unique. Une autre époque ! À chaque nouvelle phase (tous les dix ans), on rajoute une couche institutionnelle, sans vraiment chercher à simplifier ou réorganiser le système. Aujourd'hui, ce n'est pas tant le manque institutionnel que le surpoids qui l'emporte.

On a ainsi un noyau d'état-major de l'UE en train d'évoluer (lentement), à côté des état-majors de force (Eurocorps, Euromarfor) largement sous-employés. Au niveau capacitaire, trois structures sont en place : l'agence européenne de défense et OCCAR qui s'occupent de la gestion des projets, et la nouvelle DG Défense et Espace (DEFIS) de la Commission européenne, sans oublier les structures au sein du service diplomatique européen (SEAE) qui s'occupent de gestion de crises. Et je ne parle pas de celles de l'Alliance atlantique.

Chacune a sa propre logique et sa justification. La question n'est peut-être pas tant de les supprimer, mais d'avoir une logique d'ensemble, partagée par tous les acteurs, une saine répartition des t'ches, compréhensible, organisée. Quitte à couper les ‘branches mortes'.

Cinquième incohérence : la coopération OTAN-UE

Ce lien est célébré partout. On le retrouve à toutes les sauces dès qu'il s'agit d'une réunion consacrée à la défense d'un côté comme de l'autre du rond point Schuman. Si les relations entre les deux organisations sont fluides (elles l'étaient déjà du temps de Javier Solana ;-), dans les faits, la relation entre les deux organisations reste faussée par une géopolitique fort différente qui se résume à deux mots : USA et Turquie.

L'OTAN reste, en effet, très dépendante à la fois de la volonté américaine (son actionnaire principal) et de la politique turque (élément clé de sa présence au Sud-Est). Vissée à ces deux éléments, elle obéit à un équilibre précaire et reste bien en peine de fixer sa politique, devant sa survie au durcissement russe entamé depuis 2014 avec la guerre en Ukraine et l'annexion de la Crimée. Les deux (autres) guerres actives aux bordures du territoire de l'Alliance (la Syrie et la Libye) se déroulent avec un cavalier seul de la Turquie, plus que troublant. La violation délibérée par Ankara de l'embargo sur les armes en Libye est une (grosse) épine dans le pied, douloureuse pour la solidarité de l'Alliance.

L'Alliance, en fait, n'est pas très en forme. Encore moins pourrait-on dire que l'Union européenne, même si cela apparait moins clairement. Elle est à la recherche d'un nouveau point d'équilibre qu'elle n'a pas vraiment trouvé. Ses deux missions de formation en Irak et en Afghanistan sont proches de la fin. Elle se cherche de nouveaux terrains d'action... Elle ne dispose pas de moyens d'actions juridiques et financiers propres et en est réduite, aujourd'hui, à quémander à l'Union européenne de lui prêter ses moyens pour mener ses propres projets (cf. pour la mobilité militaire).

Très clairement, les deux organisations n'ont ni la même stratégie ni la même tactique. La pandémie du coronavirus a montré comment leur coopération restait aléatoire, surtout en cas de crise grave. Chacun a tenté très vite de tirer la couverture à soi, multipliant des réunions de coordination là où il n'y avait plus grand chose à coordonner. Parler de coopération est donc plus qu'hasardeux. On serait plus proche de la parabole de l'aveugle et du paralytique.

(Nicolas Gros-Verheyde)

On the same subject

  • Le maintien de la BITD, enjeu stratégique pour la souveraineté française

    November 23, 2020 | International, Aerospace, Naval, Land, C4ISR, Security

    Le maintien de la BITD, enjeu stratégique pour la souveraineté française

    DEFENSE Le maintien de la BITD, enjeu stratégique pour la souveraineté française La question de la résilience et de l'autonomie stratégique de la filière défense française a été examinée dans le cadre du Paris Air Forum 2020, lors d'un débat réunissant Christian Cambon, président de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées au Sénat, le général Philippe Lavigne, chef d'état-major de l'Armée de l'Air et de l'Espace, Patrice Caine, PDG de Thales, et Elie Girard, directeur général d'Atos. Patrice Caine a souligné la bonne résistance de l'industrie de défense : «nous avons été capables de maintenir la continuité des opérations critiques, pour la défense notamment», a-t-il constaté. Thales est «assis sur un socle technologique transverse et puissant, qui s'appuie sur 30 000 ingénieurs et nous permet de servir différents marchés», a affirmé le dirigeant, soulignant que le défi pour la filière est de préserver la base industrielle et technologique de défense (BITD) et ses entreprises de la supply-chain. «Protéger la BITD au sortir d'une telle crise présente des difficultés spécifiques, au sens où les industries de défense de manière générale sont un secteur particulier. On peut imaginer qu'en l'absence d'un volet plan de relance bénéficiant aux industries de défense, les marchés en cours ne vont pas apparaître tout de suite pour soutenir les activités de nos entreprises», analyse pour sa part Christian Cambon, président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées au Sénat. «Nous attendons une action ferme» a indiqué le sénateur : «nous comptons sur la mobilisation de l'État pour que même s'il n'y a pas de volet industrie de défense dans le plan de relance, on tente de maintenir la LPM». La Tribune du 23 novembre

  • US Army seeking APS technology for Bradley vehicles

    December 14, 2018 | International, Land, C4ISR

    US Army seeking APS technology for Bradley vehicles

    Ashley Roque, Washington, DC - Jane's Defence Weekly Once again the US army is looking for new active protection systems (APSs) to equip on its family of M2 Bradley infantry fighting vehicles. Whether this is a positive or negative for IMI Systems' Iron Fist remains unclear. On 11 December, the service issued a draft request for proposal in the form of a "market survey" for APSs with a technology readiness level (TRL) 6. "This APS shall have been proven and characterised on the Bradley Family of Vehicles [FOV]," the service wrote in a short notice. "This will be accomplished through the procurement of a B-Kit, consisting of the system and countermeasures." Industry has until 18 December to respond. Recently, the service has been evaluating three APSs: Rafael's Trophy on the Abrams main battle tank (MBT), IMI Systems' Iron Fist on the M2 Bradley, and Artis' Iron Curtain on the Stryker infantry combat vehicle. In June Leonardo DRS (Rafael's US-based partner) was awarded USD193 million to integrate the capability on Abrams MBTs. Artis' Iron Curtain system, however, was cut due to a lack of maturity. IMI Systems' Iron Fist is now uncertain, and the company and an army spokeswoman did not immediately respond to Jane's request for information. Colonel Glenn Dean, project manager for Stryker Brigade Combat Team and APS acquisition, told reporters in August that IMI's Iron Fist technology was still participating in Phase I live-fire and automotive characterisation testing due to an eight-month delay caused by funding gaps, inclement weather, and integration challenges. At the time, he noted that the findings would be turned over to the Army Requirements Oversight Council in the first quarter of fiscal year 2019 for a decision on how to proceed. He also explained that the M2 Bradley is a "very difficult platform to install on". https://www.janes.com/article/85180/us-army-seeking-aps-technology-for-bradley-vehicles

  • To afford next-gen combat aircraft, the US Air Force will make cuts to ISR inventory

    July 22, 2021 | International, Aerospace

    To afford next-gen combat aircraft, the US Air Force will make cuts to ISR inventory

    The Air Force plans to drop from 60 to 56 MQ-9 Reaper combat lines in fiscal 2022 as the U.S. military decreases its presence in the Middle East.

All news